Conseil académique de l'éducation nationale (CAEN)

Séance du 9 février 2026

Déclaration préalable Action & Démocratie

Monsieur le préfet,

Madame la vice-présidente,

Mesdames et messieurs,

Chers collègues,

Chacun ici a encore en mémoire ce qui s’est passé au collège La Guicharde de Sanary la semaine dernière.

Nos pensées vont d’abord en cet instant à notre collègue, poignardée à quatre reprises par un élève qui, selon ses dires, avait « la haine » contre sa professeure en raison de quelques mots de recadrage concernant son comportement laissés sur Pronote en vue de signaler à ses parents des manquements de leur enfant à ses obligations allant de l’oubli du matériel jusqu’à la tenue de propos irrespectueux envers l’enseignante.

Voilà ce qu’il en coûte aujourd’hui d’être une figure d’autorité et d’exercer celle-ci.

Voilà à quoi sont exposés désormais des enseignants lorsqu’ils font simplement leur travail d’éducateur consistant à rappeler les règles à des jeunes dont certains sont à ce point privés de repères qu’ils sont capables non seulement de souhaiter la mort de ceux qui les recadrent, mais aussi de passer à l’acte.

Non Mesdames et Messieurs, ce qui s’est passé à Sanary n’est pas un fait isolé d’autant plus sidérant que nul ne s’attendait à ce que le collège sans histoire d’une ville aux allures de carte postale soit le théâtre d’une telle violence.

Et pourtant, au cours de la même semaine, il y a eu à notre connaissance une soixantaine d’incidents graves pour la seule académie d’Aix-Marseille, dont plusieurs pour des faits d’agression ou de menace, y compris des menaces de mort.

Pendant combien de temps va-t-on faire l’autruche devant cette réalité ? Pendant combien de temps, sous prétexte d’empêcher la fameuse « récupération » de tel ou tel drame, allons-nous tourner la tête et faire semblant de regarder ailleurs ?

Notre organisation syndicale de l’éducation nationale, Action & Démocratie, reçoit chaque jour les témoignages des collègues du terrain concernant ce que l’administration désigne pudiquement comme une dégradation du « climat scolaire ». Certains de nos collègues disent aller travailler « la peur au ventre ». Cette situation est inacceptable. Il est temps de réagir si l’on ne veut pas laisser des marchands de sommeil en tirer profit ou seulement si l’on est un tant soit peu attaché aux principes républicains.

Notre première exigence est la transparence. Dans « service public de l’éducation », il y a le mot « public » : nous demandons par conséquent que les données relatives aux incidents graves soient régulièrement publiées, avec toutes les précautions nécessaires pour ne pas montrer du doigt tel et tel établissement bien entendu, mais aussi avec toute la précision et l’exhaustivité nécessaires pour que chacun puisse prendre la mesure de ce qui est devenu un phénomène de société et une tendance lourde. La publication régulière de ces données est d’autant plus indispensable que les notes d’information de la DEPP à ce sujet sont les seuls éléments rendus publics par le ministère et que la dernière, publiée en mai 2025, porte sur les données SIVIS de l’année scolaire 2023-2024, et ne fournit là encore qu’un aperçu de la situation, qui plus est particulièrement édulcoré.

Encore une fois, la transparence sur ces sujets, qui n’est certes pas dans les us et coutumes d’une institution réputée pour son amour du « pas de vague », n’est pas destinée à stigmatiser qui que ce soit mais à faire prendre conscience à chacun d’une réalité qui sera d’autant moins instrumentalisée ou fantasmée qu’elle sera documentée et objectivée.

La transparence est aussi un devoir, tant envers les usagers qu’envers les agents que nous représentons. Il nous est insupportable d’entendre, comme dans le cas du drame de Sanary, mais ce n’est pas la première fois, que l’agression dont a été victime tel ou tel collègue ne serait qu’un cas isolé qui s’expliquerait principalement par le profil de l’agresseur, ses carences éducatives ou ses troubles psychologiques. Même si nous ne nions pas le caractère particulier et complexe de chaque évènement, il est indéniable que leur fréquence et leur augmentation sont les signes d’une évolution délétère dont il faut d’urgence identifier les causes profondes. L’influence des réseaux sociaux et la destruction des facultés humaines élémentaires, dont l’empathie ou le sens du réel, sous l’effet d’une surexposition aux écrans, en font certainement partie.

Notre seconde exigence est la cohérence. Tout le monde, à droite comme à gauche, reconnaît désormais qu’il y a dans notre société une crise de l’autorité et qu’il faut rétablir ou restaurer celle-ci. On ne va pas lancer ce débat ici, mais une chose est sûre, et le drame de Sanary le montre cruellement : à force de prendre des précautions avec les jeunes pour leur faire accepter et comprendre les règles au lieu de les leur donner simplement, à force de ne pas oser interdire car l’interdit est perçu par certains esprits confus comme une violence qu’on inflige aux jeunes, à force de négocier la règle au lieu de la poser avec clarté, on est en train de priver toute une génération de repères et d’exposer ce faisant à la vindicte, à la haine et parfois à la mort tous les agents qui incarnent encore, de par leur fonction, l’autorité républicaine, les professeurs ayant rejoint les policiers au nombre des victimes potentielles de cette démission collective.

Oui, la jeunesse a besoin de repères tout comme un arbre a besoin d’un tuteur pour pousser à peu près droit. Et c’est pourquoi nous avons soutenu l’extension de l’interdiction du téléphone portable et de tout objet connecté au lycée. Nous sommes à cet égard préoccupés par votre refus, Madame la présidente, de voter pour le projet de loi portant cette mesure, refus exprimé au nom des présidents de conseils régionaux que vous représentiez au conseil supérieur de l’éducation le 7 janvier dernier, et motivé par le fait que les Régions n’auraient pas été associées à cette mesure, et notamment à son impact financier. Comme s’il fallait soumettre cette interdiction, qui est une mesure de bon sens autant que de santé publique, à la capacité des uns et des autres à la faire respecter, alors que ceci est clairement un autre sujet.

Finalement, une proposition de loi similaire a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale et nous avons bon espoir de la voir s’appliquer dès septembre 2026. Lors d’une table ronde réunissant les organisations syndicales autour du rapporteur de la proposition de loi, nous avons eu l’occasion de souligner l’immense pas en avant que représente le fait d’interdire par la loi ce qui, dans certains cas, ne l’était que timidement par le règlement intérieur, règlement intérieur dont on sait à quelles pressions locales sa rédaction peut être soumise. Il est en effet essentiel, pour ne pas dire vital, que ce soit la société tout entière qui, par le biais de la loi, assume la responsabilité de cette règle comme de toute autre. L’inscription dans la loi du principe de l’interdiction du téléphone portable conforte en outre l’autorité des personnels, c’est évident et nécessaire. Quant aux motifs de cette interdiction, il est inutile d’y revenir : nous constatons tous les effets catastrophiques de l’utilisation immodérée de ces objets addictifs sur les facultés cognitives, sur l’attention et sur les relations sociales. La loi permet cependant, et sagement, que des exceptions au principe de l’interdiction puissent figurer dans les règlements intérieurs, notamment en ce qui concerne les usages pédagogiques ou certains lieux. Tout cela va dans le bon sens. Nous ne pensons pas que le financement éventuel de pochettes destinées à faciliter le respect de la règle (règle qu’il est aussi possible, et même d’abord indispensable, d’expliquer afin qu’elle soit comprise et naturellement respectée) soit une charge insupportable pour les collectivités territoriales qui n’ont pas hésité pourtant à dépenser des millions pour équiper les établissements scolaires et doter les élèves en tablettes et autres écrans.

Mais puisqu’il est question dans la loi d’usages pédagogiques et que par ailleurs l’institution n’a de cesse d’encourager l’utilisation du téléphone portable (ne serait-ce qu’en imposant l’usage de Pronote), lequel téléphone est toutefois un bien privé et non un outil professionnel, nous aimerions là encore que les pouvoirs publics fassent preuve d’un minimum de cohérence. L’usage ponctuel du téléphone portable par les élèves ne relève pas toujours d’un choix pédagogique mais d’une contrainte liée au manque d’équipements informatiques fiables parfois aggravé par des défaillances, voire des pannes générales comme ce fut le cas dans les Hauts de France dernièrement. Dans des activités nécessitant des logiciels ou bases de données professionnelles (par exemple pour la maintenance automobile), le téléphone de l’élève devient alors une solution de substitution pour maintenir les apprentissages, et les professeurs y ont recours malgré les difficultés de contrôle que cette situation engendre. Cela ne remet évidemment pas en cause l’interdiction générale des portables, et justifie au contraire des dérogations pédagogiques strictement encadrées et temporaires. Celles-ci ne doivent toutefois pas pallier un manque d’équipement, sous peine de faire peser sur les personnels la responsabilité des carences matérielles et d’accroître les inégalités entre établissements. Une clarification des politiques publiques est donc nécessaire sur ce point : le développement du numérique scolaire ne peut être cohérent avec l’interdiction des téléphones que si l’institution fournit des outils adaptés afin que les dérogations restent exceptionnelles.

Pour finir, nous regrettons que ne figure toujours pas à l’ordre du jour de ce conseil académique de l’éducation nationale la question de la transition écologique et de sa prise en compte, notamment dans les politiques relatives au bâti scolaire. Nous nous réunissons en février, après deux mois particulièrement pluvieux qui, fort heureusement, n’ont pas entraîné dans notre région des conséquences comparables à ce qui se passe en ce moment en Espagne ou au Portugal. Les épisodes de canicules sont, en ce moment et pour chacun de nous, un lointain souvenir. Et pourtant, nous savons qu’ils vont se répéter et devenir plus fréquents et plus intenses. Quelle conséquence en est tirée jusqu’à présent ? Aucune, si ce n’est l’idée parfaitement saugrenue d’un Président de la République quasiment en fin de mandat et sans majorité parlementaire, d’allonger la durée de l’année scolaire et d’ouvrir des établissements non adaptés aux changements climatiques précisément pendant les périodes où se produisent généralement les épisodes de canicules…

Néanmoins, Mesdames et Messieurs, ne pensez-vous pas qu’il serait temps, ici aussi, de ne plus faire l’autruche et de se doter des moyens permettant de ne pas laisser à l’avenir trente-cinq élèves et leur professeur suffoquer dans des locaux où la température peut dépasser les 40 degrés en ayant l’impudence d’imaginer qu’ils puissent travailler plusieurs heures durant dans de telles conditions, que nul ici ne pourrait supporter ne serait-ce qu’une demi-heure ?

Une commission spécialisée du conseil supérieur de l’éducation, créée d’ailleurs à la demande des lycéens eux-mêmes, a procédé depuis un an à de nombreuses auditions, dont celles de deux directeurs régionaux de l’aménagement et de l’immobilier, et remettra bientôt son rapport, dont vous serez naturellement destinataire, Madame la Présidente, en tant que membre du conseil supérieur de l’éducation représentant les Régions. Il n’est cependant pas aberrant de penser que les conseils académiques de l’éducation nationale s’emparent eux aussi de ce sujet et y consacrent tout ou partie de leur travaux le temps d’une séance.

Tout comme il ne nous paraît pas inutile que le conseil académique s’intéresse enfin à la problématique de l’inclusion dont nous n’avons pas ici le temps de vous dire à quel point elle engendre, en dépit de petites et précieuses satisfactions, de fréquentes et grandes souffrances : nous nous contenterons pour finir cette déclaration de vous convier, afin d’en prendre toute la mesure, à parcourir notre livre noir de l’école inclusive et à lire les témoignages édifiants qu’il contient, dont celui de cette AESH de l’académie d’Aix-Marseille qui nous demande désespérée, quelques jours à peine après la rentrée, « que faire quand vous prenez une gifle par un enfant et qu’un autre élève de la classe vous mord les doigts » ?

René CHICHE
Vice-président Action & Démocratie/CFE-CGC