Chacun doit prendre ses responsabilités

Chacun doit prendre ses responsabilités

Chacun doit prendre ses responsabilités

Action & Démocratie prend les siennes

Des enseignants et des personnels de direction agressés, parfois grièvement, devant leurs établissements : face à cette escalade, chacun doit prendre ses responsabilités. Action & Démocratie refuse d’appeler les personnels à la grève pour soutenir un mouvement lycéen au cours duquel ils sont eux-mêmes pris pour cible. Notre responsabilité est claire : défendre les personnels, leur sécurité, leurs conditions de travail et leur autorité.

Article publié le 02 octobre 2026 – Mise à jour le 04 octobre 2026

Chère collègue, cher collègue,

Les événements qui se déroulent depuis plusieurs jours devant les lycées ont franchi un seuil qui interdit désormais toute complaisance et toute ambiguïté.

Dans notre seule académie, les incidents graves se sont multipliés les 1er et 2 octobre. Au lycée Victor-Hugo à Marseille, des membres de l’équipe de direction ont reçu une partie de l’essence que des jeunes répandaient sur des conteneurs pour y mettre le feu ; l’un d’entre eux a également été agressé physiquement. Ailleurs, ce sont des incendies de poubelles, des tirs ou usages d’engins pyrotechniques et des affrontements avec les forces de l’ordre : devant le lycée Saint-Exupéry, où des marins-pompiers intervenant sur un incendie ont été agressés, ainsi qu’un journaliste ; à Arles et à Marseille encore, devant le lycée Daumier où les forces de l’ordre ont dû intervenir au milieu d’incendies de poubelles, de jets de projectiles et d’usage d’engins pyrotechniques encore ; à Salon-de-Provence, où une compagnie de CRS a dû être engagée pour disperser un cortège. Pour la seule journée du 1er octobre, 84 personnes avaient été interpellées dans les Bouches-du-Rhône pour des violences commises pendant les blocages ou les défilés ; une dizaine de policiers ont été blessés. Enfin, vendredi matin, au lycée Méditerranée de La Ciotat, alors que trois collègues s’efforçaient d’apaiser les tensions, l’un d’eux a été volontairement aspergé d’essence puis agressé physiquement en essayant d’éteindre un feu tandis qu’une autre était blessée au visage par un bouclier à la suite de l’intervention des forces de l’ordre (contrairement à ce que nous avions indiqué dans une première version de cet article, cette collègue n’a donc pas été agressée par des lycéens).

Et notre académie est loin d’être la seule touchée. Des enseignants ont été frappés ou pris pour cible à Lille et Toulouse ; des proviseurs ont été agressés et blessés à Rouen, au Petit-Quevilly et à Ingré ; celui d’Auchel a été hospitalisé après avoir été atteint par un engin pyrotechnique ; celui du lycée Ambroise-Brugière à Clermont-Ferrand a été blessé à la tête par un tir de mortier.

Au total, 78 personnels de l’Éducation nationale, dont 47 personnels de direction, ont déjà été blessés depuis le début de ce mouvement. Et nous ne cessons de recevoir les témoignages et demandes d’aide de collègues menacés de mort sur des boucles WhatsApp et autres réseaux !

Il faut bien mesurer ce que cela signifie.

Action & Démocratie n’est pas là pour commenter l’actualité ni pour enfoncer les portes ouvertes. Nous ne sommes pas non plus là pour « condamner fermement », « déplorer fortement », encore moins « comprendre » ni a fortiori, contrairement à ce que font certains, « justifier » un mouvement par des circonlocutions destinées à préserver l’on ne sait quelle pureté ou légitimité de certaines revendications.

Nous sommes un syndicat des personnels, pas un syndicat des élèves !

Et nous prenons nos responsabilités.

Action & Démocratie ne s’associera donc pas au mouvement de grève annoncé le 6 octobre par plusieurs organisations syndicales en soutien à la mobilisation lycéenne. 

Dans les circonstances actuelles, nous considérons même cet appel comme irresponsable.

Nous l’avons dit dès le début de ce mouvement : les lycéens ne sont pas une armée politique. Ils ne doivent servir ni de main d’œuvre ni de force d’appoint à des organisations politiques ou même syndicales qui trouveraient dans leur mobilisation le prolongement de leurs propres combats.

Cela ne signifie pas que toutes les revendications exprimées par des lycéens seraient illégitimes. Certaines rejoignent des constats que nous faisons depuis longtemps : classes surchargées, emplois du temps parfois aberrants, manque de personnels, bâtiments dégradés ou conditions matérielles indignes.

Action & Démocratie/Aix-Marseille n’a d’ailleurs pas attendu les blocages de l’automne 2026 pour dénoncer la vétusté de certains lycées. Nous l’avons fait notamment au sein du Conseil académique de l’Éducation nationale en montrant l’état des toilettes d’un établissement de la région quand celle-ci préférait financer des ordinateurs pour les distribuer aux lycéens, ordinateurs qui sont par ailleurs loin d’avoir eu les meilleurs effets sur l’attention de ces derniers, soit dit en passant.

Mais nous savons aussi faire la différence entre une revendication légitime et une récupération. 

Certains syndicats de personnels semblent aujourd’hui ne plus vouloir s’embarrasser d’une telle distinction. Tout est mis pêle-mêle dans le même sac : effectifs des classes, vétusté des locaux, longueur des journées, Parcoursup, téléphone portable, « génocide » et autres considérations politiques diverses… Puis l’ensemble est déclaré « légitime » et les personnels sont appelés à se mettre en grève à leur tour pour soutenir le mouvement !

Ce n’est pas du tout notre conception du syndicalisme, ni notre conception de notre responsabilité envers les jeunes dont l’instruction nous est confiée.

Un syndicat de personnels doit d’abord représenter et défendre les personnels. Les lycéens ont leurs organisations représentatives ; les parents d’élèves ont les leurs. Les personnels doivent pouvoir compter sur des syndicats qui ne perdent jamais de vue ceux qu’ils ont pour mandat de défendre.

Et aujourd’hui, ce sont précisément des personnels qui sont agressés. Par des jeunes gens qui sont aussi des lycéens, quand bien même ils viendraient d’autres établissements que ceux devant lesquels ils commettent leurs actes.

On ne peut pas, d’un côté, déplorer les violences dont sont victimes les enseignants, les personnels de direction, les CPE, les AED ou les agents et, de l’autre, appeler ces mêmes personnels à se mettre en grève pour rejoindre et soutenir indistinctement un mouvement au cours duquel ces violences se produisent.

Nous continuerons à dénoncer les classes surchargées et dont l’hétérogénéité est devenue parfois ingérable. Nous continuerons à dénoncer les locaux vétustes, les conditions de travail dégradées et tout ce qui empêche les personnels d’exercer correctement leur métier. Nous soutiendrons les grèves décidées localement par les équipes sur le terrain pour obtenir ici les postes manquants, là s’opposer aux décisions aberrantes telles que les absences de sanctions quand des menaces graves ont été proférées envers les collègues. Notre priorité sera toujours de défendre les personnels, leur sécurité, leurs conditions de travail et leur autorité.

Après ce qui vient de se produire à La Ciotat et dans d’autres établissements, ce devrait être aujourd’hui la priorité de toutes les organisations syndicales censées les représenter.

Si vous partagez cette position et notre conception d’un syndicalisme qui ne confond pas la défense des personnels avec d’autres causes, aussi respectables soient-elles, vous pouvez le dire et le faire savoir en vous portant candidat sur les listes Action & Démocratie / CFE-CGC.

Quelques jours encore pour être candidat

Les élections professionnelles de décembre détermineront pour quatre ans les organisations habilitées à vous représenter dans les instances du « dialogue social ».

Candidater ne vous engage à aucune activité syndicale particulière, sauf bien sûr si vous souhaitez vous impliquer davantage. En revanche, votre candidature constitue une forme de soutien et peut devenir aussi une aide décisive pour nous permettre de compléter nos listes dans le respect des règles de la parité. Vous pouvez ainsi donner à des milliers de collègues de l’académie la possibilité de choisir un syndicalisme libre, exigeant et indépendant.

Il ne reste que quelques jours. 

Rejoignez les collègues qui nous ont déjà apporté leur soutien parce qu’ils en ont assez que la minorité bruyante occupe la scène au détriment de la majorité silencieuse.

Ensemble, ne restons plus cette majorité silencieuse !

Les oubliés et les invisibles

Les oubliés et les invisibles

Les oubliés et les invisibles

À chaque rentrée, certains personnels sont au premier plan. D’autres, tout aussi indispensables au fonctionnement de l’Éducation nationale, restent dans l’ombre. Personnels administratifs, ITRF, personnels de laboratoire, AESH, AED : Action & Démocratie/CFE-CGC a choisi de consacrer son éditorial de rentrée à ces « oubliés » et ces « invisibles » sans lesquels l’École ne pourrait tout simplement pas fonctionner.

La rentrée n’a pas encore eu lieu pour les élèves et, pour beaucoup d’entre nous, elle semble encore à venir même si l’on s’y prépare déjà. Pourtant, dans les établissements, les services académiques et à l’administration centrale, elle a déjà commencé. À La Réunion, elle a eu lieu le 17 août. Et depuis le 24 août, les personnels administratifs sont à pied d’œuvre dans les établissements aux côtés des personnels de direction, quand certains de leurs collègues des rectorats ou de l’administration centrale n’ont parfois jamais véritablement connu d’interruption.

On parle beaucoup à chaque rentrée, et c’est bien normal, des professeurs qui retrouvent leurs classes et des élèves qui reprennent le chemin de l’école, des chefs d’établissement qui les accueillent. Beaucoup moins de celles et ceux sans lesquels rien ou presque ne pourrait fonctionner. Une secrétaire générale nous écrivait il y a quelques mois qu’elle avait parfois le sentiment d’appartenir aux « invisibles » de l’Éducation nationale. Le mot nous est resté.

Qui connaît vraiment le travail accompli par tous les « oubliés » des communications syndicales et ministérielles ? Qui mesure ce que représente, au quotidien, l’accueil des familles, le suivi des dossiers des personnels et des élèves, les inscriptions, les affectations, les examens, les emplois du temps, les commandes, les urgences administratives et toutes ces tâches dont on ne remarque l’existence que lorsqu’elles ne sont plus assurées ? Lorsqu’un principal, un proviseur ou un adjoint quitte un établissement et qu’un autre arrive, ce sont très souvent les adjoints gestionnaires, devenus secrétaires généraux, et les secrétaires de direction qui en constituent la mémoire et assurent la continuité de son fonctionnement.

C’est l’un des nombreux paradoxes de notre institution : elle repose sur le travail quotidien de personnels dont elle ne mesure l’importance que lorsque quelque chose ne fonctionne plus. Tant que les dossiers sont traités, que les élèves sont accompagnés, que les tensions sont contenues et que les établissements continuent de fonctionner, ce travail demeure largement invisible. Il suffit que, pour une raison ou une autre, il ne soit plus accompli pour que chacun découvre à quel point il était indispensable.

C’est vrai des personnels administratifs. C’est vrai aussi des personnels de laboratoire et, plus largement, des ITRF dont le travail reste trop souvent dans l’ombre. C’est vrai également des AESH et des AED. Et c’est précisément parce que l’Éducation nationale ne peut fonctionner sans eux qu’ils ne doivent plus être les oubliés de la reconnaissance, des rémunérations et des perspectives de carrière.

Les AESH en savent quelque chose. À quelques mois des élections professionnelles, leurs 140 000 voix suscitent soudain beaucoup d’intérêt auprès de certaines organisations syndicales. Les promesses fleurissent et les appels à la grève se succèdent. Chez Action & Démocratie, nous ne leur expliquerons pas qu’il suffirait de perdre encore une journée d’un salaire déjà dérisoire pour obtenir demain ce que les mobilisations de l’an dernier n’ont pas permis d’obtenir ! Les AESH ont assurément besoin d’une véritable reconnaissance professionnelle, d’un statut et d’une rémunération digne de leurs missions, de perspectives de carrière et d’un syndicat sérieux pour les porter.

Les AED sont eux aussi trop souvent absents du paysage syndical. Le temps où la fonction de surveillant était essentiellement conçue comme un emploi temporaire permettant à des étudiants de financer leurs études ne correspond plus à la réalité, la moyenne d’âge des AED en témoigne, à plus de 30 ans. Dans les collèges et les lycées, nos collègues AED exercent aujourd’hui un véritable métier. Ils connaissent les élèves, préviennent et désamorcent les conflits, participent quotidiennement à la vie éducative et sont devenus indispensables au fonctionnement des établissements. Cette réalité doit être reconnue, dans leurs conditions d’emploi comme dans leur rémunération et leurs perspectives professionnelles.

En cette rentrée, avant de parler aux enseignants qui sont au cœur des missions de l’École, nous voulions donc commencer par ceux que l’on oublie trop souvent. Non pour opposer les personnels entre eux, mais parce que l’École ne tient que par l’ensemble de celles et ceux qui la font vivre.

Pour Action & Démocratie, tous ont leur place au sein d’un même syndicat car nous sommes convaincus que cela permet de mieux défendre les intérêts communs à tous les personnels, quels que soient leur métier, leur corps ou leur statut, aussi bien que les intérêts propres à chacun.

À tous donc, personnels enseignants, administratifs, personnels de direction, d’éducation, sociaux, de santé et techniques, AESH, AED, Action & Démocratie souhaite une bonne rentrée et se tiendra à vos côtés et, comme toujours, de votre côté durant toute cette année scolaire 2026-2027.

Suicide de Jean-Pascal : une responsabilité de l’État mais pas de faute !

Suicide de Jean-Pascal : une responsabilité de l’État mais pas de faute !

Suicide de Jean-Pascal Vernet : une responsabilité de l'État "sans faute" !!??

Le tribunal administratif de Marseille vient de reconnaître la responsabilité de l’État dans le suicide de Jean-Pascal Vernet, professeur des écoles exerçant dans les Alpes de Haute-Provence qui avait reçu par erreur en mai 2019 un courrier l’informant de sa mise en examen et de sa suspension. Mais cette responsabilité est reconnue… sans faute de l’administration. Une décision qui soulève des questions graves sur les méthodes administratives, la protection des personnels et la manière dont l’institution traite désormais ses propres agents.

Dix mille euros…

C’est la somme que l’État vient d’être condamné à verser à la mère et à la sœur de Jean-Pascal Vernet, ce professeur des écoles qui s’était suicidé le 2 mai 2019 après avoir reçu par erreur un courrier administratif l’informant de sa suspension et de sa mise en examen.

Dix mille euros, serait-ce donc désormais le prix accordé à la vie d’un professeur ? Ou bien hélas plus vraisemblablement le solde de tout compte consenti par l’État, qui est ici juge et partie, pour reconnaître sa responsabilité sans assumer sa faute ? « Allez, on vous donne 10 000 euros et on n’en parle plus ! »

Car le plus sidérant n’est peut-être pas l’estimation du préjudice causé à une mère et à une sœur par la mort de leur fils et frère dans ces conditions, le plus sidérant est que le tribunal administratif de Marseille reconnaît la responsabilité de l’État tout en affirmant qu’aucune faute de l’administration ne serait établie.

Le tribunal appelle cela une « responsabilité sans faute ». La formule est juridiquement connue. Mais appliquée à une affaire de cette nature, elle provoque un véritable vertige moral.

Car oui, il y avait bien erreur. Le jugement le reconnaît lui-même noir sur blanc : le courrier évoquait une procédure pénale qui concernait en réalité un autre enseignant. Le tribunal reconnaît également que Jean-Pascal Vernet, après avoir reçu cette lettre, a rédigé un courrier d’adieu dans lequel il affirmait faire l’objet d’une procédure pénale avant de mettre fin à ses jours quarante-huit heures plus tard. Le suicide est ainsi reconnu « imputable au service ». Et pourtant, malgré cela, il n’y aurait pas de faute…

Cette décision marque peut-être l’aboutissement d’une évolution profondément inquiétante de notre institution : celle d’un système capable de broyer un agent sans véritablement s’en rendre compte ni surtout s’en demander compte, capable de le conduire à la mort puis d’effacer juridiquement toute responsabilité humaine derrière les abstractions et commodités du droit administratif.

Le plus glaçant est peut-être dans ce passage du jugement où le tribunal reproche à la famille de ne pas apporter suffisamment de précisions pour démontrer la faute de l’administration. Comme si le fait d’adresser par erreur à un professeur un courrier lui annonçant sa mise en examen ne constituait pas déjà, en soi, une faute d’une gravité extrême. Comme si l’on pouvait sérieusement soutenir qu’aucun dysfonctionnement administratif fautif n’existait dans une telle affaire.

Pour comprendre la gravité de cette affaire, il faut revenir sur les faits. Le 30 avril 2019, Jean-Pascal Vernet, professeur des écoles dans les Alpes-de-Haute-Provence, est convoqué par sa hiérarchie pour un entretien relatif à un supposé « comportement inadapté » avec une élève. À l’issue de cet entretien, l’administration lui notifie une décision de suspension de quatre mois mentionnant noir sur blanc sa « mise en examen » ainsi que son « placement sous contrôle judiciaire ». Or cette procédure pénale n’existait pas. Plus exactement elle ne le concernait pas : le courrier résultait d’une erreur administrative grossière, un copier-coller effectué à partir d’une autre affaire concernant un autre enseignant. Jean-Pascal Vernet quitte cependant les locaux de l’administration en étant persuadé qu’il va faire l’objet d’une procédure disciplinaire et, peu après, d’une procédure judiciaire. Dans la lettre qu’il rédige avant sa mort, il mentionne précisément cette prétendue mise en examen. Deux jours plus tard, il se suicide.

Ces faits ne sont pas contestés. L’administration a d’ailleurs reconnu dès 2020 l’imputabilité au service du suicide.

C’est donc dans ce contexte que le tribunal administratif de Marseille affirme pourtant que la faute de l’administration ne serait pas suffisamment établie. Et c’est alors qu’on est pris de vertige. Car enfin, qu’est-ce qu’une faute administrative, si le fait d’adresser à tort à un enseignant un courrier l’informant de sa mise en examen n’en constitue pas une ? Que fallait-il donc démontrer de plus ? Que l’erreur était volontaire ? Qu’un responsable hiérarchique avait conscience des conséquences psychologiques possibles ? Qu’un agent de la DSDEN a physiquement provoqué le passage à l’acte ?

Le plus troublant est que le tribunal semble ici raisonner comme si l’erreur administrative n’était qu’un incident technique parmi d’autres, sans prendre véritablement en compte ce qu’un tel courrier peut représenter dans la vie d’un enseignant.

Et là, nous sommes au cœur du sujet. Car dans l’Éducation nationale, une accusation de cette nature ne touche pas seulement la carrière. Elle détruit une réputation. Elle détruit une identité professionnelle. Elle détruit parfois une existence entière.

A Action & Démocratie, nous le savons bien hélas, et avons plusieurs fois empêché des collègues de se suicider en sortant des locaux du rectorat où l’on venait de leur annoncer que le recteur ou le secrétaire général avait déclenché contre eux un article 40 sur la base d’informations inexactes, partiales ou partielles. Et lorsque des collègues se retrouvent dans cette situation, eux qui sont tous animés par un respect profond des lois et de l’institution qu’ils servent, ce genre de choses est vécu comme une mise à mort et une trahison. Des lettres comme celle que Jean-pascal Vernet a reçue, aussi menaçantes que froides et impersonnelles, des collègues en reçoivent très souvent, notamment dès qu’ils sont accusés par des élèves ou leur famille auprès d’une administration qui n’a rien de plus pressé, afin de ne pas faire de vague, que de s’en faire le relais et d’abonder dans le sens de l’accusation au lieu de protéger ses agents.

Cette épouvantable affaire ne surgit donc pas de nulle part. Depuis des années, les personnels de l’Éducation nationale décrivent un même sentiment d’abandon, de suspicion permanente et de brutalisation administrative. Lorsque nous en parlons, on nous dit que nous exagérons. Les suicides de collègues, les effondrements psychologiques, les dépressions graves ou les départs précipités de l’institution qui sont de plus en plus fréquents ne sont pas et ne peuvent plus être regardés comme des accidents isolés. Ils dessinent progressivement un paysage que certains refusent encore de regarder en face.

Il y a pourtant une littérature entière sur ce sujet, pour ne rien dire de la parole qui se libère sur les réseaux sociaux. Une collègue avait trouvé le titre juste pour le livre contenant son propre témoignage : « L’Éducation nationale, une machine à broyer ». La formule peut sembler excessive à ceux qui n’ont jamais été confrontés à certaines réalités administratives. Elle ne paraît malheureusement plus exagérée à un nombre croissant de personnels. Car ce qui détruit les agents, ce n’est pas seulement la charge de travail, la difficulté des classes ou l’épuisement ordinaire du métier. Ce qui détruit, c’est le sentiment d’être abandonné précisément par l’institution à laquelle on avait consacré sa vie.

Ce qui détruit, c’est aussi la mécanique implacable et totalement indifférente à la personne humaine de certaines procédures qui sont souvent déclenchées avec autant de désinvolture que de crainte de ne pas en faire assez pour satisfaire les attentes supposées ou fantasmées des « usagers du service public d’éducation » au nom desquelles on en arrive à rendre la vie des agents impossible et l’institution elle-même dysfonctionnelle (et ce d’ailleurs en tout domaine).

Ce qui détruit, c’est d’être traité comme un dossier sans jamais être considéré comme une personne et de se trouver en face d’une administration qui brandit ses règles et usages comme une bible en s’exonérant des devoirs les plus élémentaires entre êtres humains, se permettant par exemple de ne pas répondre à ses propres agents sous prétexte que le silence de l’administration au bout de deux mois vaut rejet de la demande. C’est aussi le refus d’entendre, car il n’est pire sourd que celui qui est à la fois juge et partie. Et c’est enfin l’inversion complète des rôles, lorsque l’agent qui demande protection finit lui-même placé sous suspicion. Nous ne savons que trop bien que l’Éducation nationale, se comportant comme un empire dans l’empire, a désormais tendance à substituer au principe fondamental de la présomption d’innocence qui règle un État de droit digne de ce nom, une logique de présomption de culpabilité contre laquelle, par nature, on ne peut rien.

Dans l’affaire Jean-Pascal Vernet, tous ces mécanismes apparaissent sous une forme chimiquement pure. Un homme reçoit un courrier officiel lui annonçant sa mise en examen. L’administration se trompe de destinataire. Le professeur croit sa vie détruite. Deux jours plus tard, il est mort. Et plusieurs années après, l’institution judiciaire explique qu’il y a bien une responsabilité de l’État… mais sans faute.

Ce jugement et ses attendus stupéfiants risquent de conforter ce qu’il faudrait précisément combattre : l’incapacité de l’institution à reconnaître la violence qu’elle peut elle-même produire. Ce jugement revient en effet à dire que l’on peut détruire un être humain par une succession de procédures, de maladresses, d’automatismes bureaucratiques sans que personne n’ait jamais réellement fauté. Et c’est cela qui est le plus inquiétant, car lorsqu’une institution ne sait plus reconnaître ses propres fautes, elle se dispose inévitablement à les reproduire.

L’Éducation nationale ne manque certes pas de circulaires sur la bienveillance, l’écoute ou la prévention des risques psychosociaux. Les plans de prévention existent. Les cellules d’écoute existent. Les affiches existent. Mais à quoi servent tous ces dispositifs si, dans une affaire aussi accablante, l’administration demeure juridiquement irréprochable ? À quoi sert la prévention des risques psychosociaux si l’on refuse encore de voir que certaines procédures institutionnelles relèvent de la violence et qu’elles peuvent tuer ?

Que faudrait-il de plus pour qu’une faute soit enfin reconnue ?